Comment bien fixer des objectifs en musicothérapie ?

Dans ma pratique de la musicothérapie, une réflexion majeure a concerné le processus d’élaboration d’objectifs thérapeutiques clairs. Comment les formuler ?  Comment évaluer et quantifier la progression du patient vers l’atteinte de l’objectif ?

En 1674, Nicolas Boileau-Despréaux déclarait « ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement ». Ce à quoi l’on pourrait ajouter : « ce qui s’énonce clairement se réalise plus aisément ». 

Cet article présente une partie des résultats de cette réflexion, proposant ce qui me semble être de bonnes pistes de travail. 

Plus l’objectif est clair, plus les actions à réaliser pour l’atteindre sont également claires.

Quelques éléments de définition 

En premier lieu, il est important de distinguer les objectifs des moyens pour les atteindre. Ces deux notions sont encore trop souvent source de confusion. 

Les objectifs thérapeutiques travaillés en musicothérapie ne sont pas « musicaux ». L’intervention ne se veut ni pédagogique, ni occupationnelle. Ainsi, l’objectif doit être non-musical. Ce sera par exemple une compétence transférable dans le quotidien du patient. Les objectifs proposés s’inscrivent ainsi dans une démarche de soin, de soutien et d’aide à la compensation ou à la rééducation. 

Cependant, c’est bien via le sonore que le musicothérapeute va accompagner le patient vers l’atteinte des objectifs non-musicaux. Le sonore va constituer pour le musicothérapeute le moyen d’atteindre l’objectif. 

Les patients sont fréquemment adressés à un musicothérapeute avec pour objectif d’améliorer ses capacités attentionnelles, et plus particulièrement l’attention soutenue. Un des exercices possible est de proposer au patient de jouer sur un instrument à percussion en respectant un tempo. C’est ce qui constitue le moyen. 

Le but de l’exercice est ainsi beaucoup plus concret, plus clair pour le patient et également plus atteignable au sein d’une séance. Pour autant, l’objectif de l’accompagnement thérapeutique sera bien de travailler sur la capacité attentionnelle du patient. 


Mais quelles méthodes permettent justement de déterminer et de formuler ces objectifs ? 

J’utilise pour ma part deux méthodes principales pour établir des objectifs thérapeutiques clairs, pertinents et correctement ciblés. Ces méthodes sont à utiliser en lien avec la démarche de médecine fondée sur les preuves.

Description des Méthodes

La Méthode des « 3C »

Cette méthode est fortement inspirée de la méthode « des 3C » que Robert F. Mager a théorisé en 1977 dans le domaine de l’ingénierie de formation et de pédagogie. Selon ce théoricien, un objectif est dit opérationnel s’il « est décrit en terme de résultat attendu, de comportement observable, et de ce que le l’apprenant sera capable d’effectuer à l’issue d’une période de d’apprentissage ». Cette méthode s’adapte parfaitement dans un contexte thérapeutique. 

La méthode des 3C est donc un ensemble de critères permettant de bien formuler un objectif. L’objectif doit préciser :

  • Un Comportement observable, mesurable (décrit avec un verbe d’action). 
  • Les Conditions de la réalisation : moyens, contexte (préciser la durée, en individuel ou en groupe, musicothérapie active ou réceptive)
  • Les Critères d’évaluation et de « réussite » de l’effet observé. Cela permet de connaître la progression, ainsi que de déterminer à quel moment l’objectif est atteint. 

Cette démarche permet d’opérationnaliser un objectif et d’objectiver sa progression. 

Opérationnaliser un objectif consiste à exprimer les conditions dans lesquelles doit se manifester le comportement et définit ce qui permettra de considérer l’objectif atteint ou non. 

Une excellente manière de bien énoncer un objectif est de le formuler comme ceci : « A l’issue de la séance (ou de l’accompagnement), le bénéficiaire sera capable de … ». Cette formulation n’a pas pour but de culpabiliser le patient au cas où l’objectif ne serait pas atteint. 


Les objectifs SMART

Visuel Objectif SMART
SMART = Spécifique – Mesurable – Atteignable – Réaliste – Temporel

Cette méthode est née dans le domaine du marketing, mais s’avère tout aussi puissante lorsqu’elle est appliquée dans un contexte thérapeutique. 

S pour Spécifique

Pour fixer un objectif SMART, il faut que celui-ci soit spécifique, c’est-à-dire clairement défini. Plus vous êtes précis, mieux vous pourrez déployer les efforts nécessaires pour y arriver.

Il est difficile de commencer et de terminer une action thérapeutique lorsque les objectifs sont vagues. Par exemple, « améliorer la communication de Monsieur X. » n’est pas suffisamment explicite. Les moyens utilisés peuvent être insuffisants ou excessifs sans des objectifs clairs.

M pour mesurable

Le deuxième critère suggère des objectifs mesurables, c’est-à-dire que l’on peut quantifier. Sans cela, il sera problématique de déterminer le stade où les objectifs sont atteints, si les résultats sont insuffisants ou ont été au-delà de l’objectif initial.

A pour atteignable

Si les séances sont trop irrégulières ou inadaptées (en groupe plutôt qu’en individuel par exemple) pour la réalisation d’un plan thérapeutique, il vaut mieux reformuler l’objectif pour qu’il soit envisageable avec les moyens à disposition. 

R pour Réaliste 

A ne pas confondre avec le critère précédent. En étudiant ce critère, le but est savoir si les objectifs proposés sont réalistes, réalisables et pertinents par rapport à la situation du patient. Le thérapeute peut avoir les moyens adaptés en sa possession, mais le travail proposé est-il pertinent pour le patient ? Est-ce que sa situation rend une progression possible sur les objectifs proposés ? 

T pour Temporellement défini 

Fixer une échéance à un projet est essentiel pour sa cohérence ! La plupart des objectifs se doivent d’être atteints dans un certain laps de temps pour qualifier l’accompagnement de « réussi ».

Certains auteurs rajoutent l’évaluation et le réajustement (donc objectif SMARTER), ce que je trouve particulièrement pertinent et justifié dans le domaine de la thérapie. 

E pour Evaluer

La méthode SMARTER est donc l’évolution de la méthode SMART avec deux étapes supplémentaires. Vous devez être capable d’évaluer en cours de route si l’objectif est pertinent dans son entièreté. La situation des patients est susceptible d’évoluer au fil du temps, particulièrement dans le cas de pathologies neurodégénératives. L’objectif de départ doit donc être régulièrement ajusté. Évaluer est la meilleure façon d’éviter une perte de temps et d’énergie dans l’accompagnement thérapeutique.

R pour Réajuster

Dans la même logique, puisque l’objectif est susceptible d’évoluer avec la situation du patient, les modalités d’accompagnement peuvent également l’être. Si la capacité attentionnelle de la personne prise en soin diminue avec le temps, en raison d’une pathologie neurodégénérative par exemple, il sera peut-être préférable d’écourter les séances afin d’optimiser la qualité du suivi. Si ce réajustement n’est pas fait, le thérapeute risque de se retrouver à poursuivre des objectifs avec des méthodes caduc.

Pour prendre un autre exemple, il est possible que les modalités d’accompagnement ne permettent pas d’obtenir les évolutions visées. Il est alors nécessaire de réajuster celles-ci pour travailler avec le patient dans le sens de ses objectifs. 


La Taxonomie de Bloom

Pour faciliter le choix des mots lors de la formulation de vos objectifs thérapeutiques (particulièrement lorsqu’ils concernent les fonctions cognitives), il est possible de s’appuyer sur la Taxonomie de Bloom.

A l’origine, cette classification est destinée à regrouper les objectifs d’apprentissage du domaine cognitif en six niveaux allant du plus simple, au plus complexe. Ces six habiletés sont les suivantes : connaissance, compréhension, application, analyse, synthèse et évaluation. 

Un ensemble de verbes d’action correspond à chacun des niveaux. Ces verbes permettent non seulement d’identifier précisément un objectif d’apprentissage, mais encore de les formuler plus clairement en termes de « capacité à … ». 

Par exemple, pour le domaine de compétence « compréhension », l’habileté correspondante est la capacité à traduire et interpréter de l’information en fonction de ce qui a été appris. Les exemples de verbes d’action pour ce domaine aident à adapter la taxonomie de Bloom à la musicothérapie : démontrer, préciser, interpréter, résumer, illustrer, discuter, extrapoler. 

Plus concrètement, si l’on souhaite évaluer la compréhension des consignes d’un patient, on peut lui proposer de démontrer qu’il a compris la différence entre les registres graves et aigus en les jouant sur un piano. 


Opérationnaliser un Objectif

Pour vérifier que la formulation de l’objectif est optimale, il faut s’assurer que celui-ci soit exprimé de telle manière qu’il soit raisonnablement possible de déterminer sans ambiguïté s’il est atteint ou non. Il doit être identifiable par un comportement observable, donc être formulé par un verbe d’action ou concerner une capacité spécifique avec un niveau souhaité précisé. 

Il doit être le plus ciblé possible. S’adresser donc à un seul comportement, une seule action, ou une seule capacité. 

Un objectif est opérationnalisé à partir du moment où l’on précise dans son intitulé en plus d’un comportement observable et de la production attendue, les conditions de réalisation de la tâche (durée, matériel à utiliser, aides autorisées…) et les critères d’évaluation de la production réalisée. 

Un objectif opérationnel est issu de la déclinaison d’un objectif général en autant d’énoncés nécessaires pour que quatre exigences opérationnelles soient satisfaites : 

  • l’activité du patient est décrite de façon UNIVOQUE 
  • l’activité du patient est identifiable par un COMPORTEMENT OBSERVABLE –
  • mentionner les CONDITIONS dans lesquelles le comportement souhaité doit se manifester –
  • indiquer à quel NIVEAU doit se situer l’activité terminale du patient et quels CRITERES serviront à évaluer le résultat.

Si l’objectif global ou l’indication sont  parfois flous, au musicothérapeute de le traduire en objectif précis et clair !

Cette démarche de balisage et de précision des tenants et aboutissants permettra d’obtenir : l’engagement du patient et de spécifier le travail thérapeutique mis en œuvre en musicothérapie tant pour l’équipe pluridisciplinaire que pour la famille du patient. 

L’application de ces méthodes permet plus de clarté, de précision et d’efficacité !


Bibliographie

Bloom B. (1975). « Taxonomie des objectifs pédagogiques », Tome 1. Domaine cognitif. Presses de l’Université du Québec.

Boileau-Despréaux N. « Chant I », L’Art poétique, Nicolas Boileau, éd. Aug. Delalain, 1815, p. 6

Guibert J.J. (1977) “Guide pédagogique pour les personnels de santé”, Genève, Organisation mondiale de la santé.

Hameline D. “Les objectifs pédagogiques en formation initiale et en formation continue”, 2ème éd., Paris Editions E.S.F., Entreprise moderne d’édition, 1980.

MacLeod L. (2012) “Making SMART goals smarter.” Physician Executive, vol. 38, no. 2, Mar.-Apr. 2012, p. 68+.

Mager R.F. (1977) « Comment définir des objectifs pédagogiques » Dunod, 2020.

Malglaive Gérard, « Chapitre V. La définition des objectifs pédagogiques », dans : Enseigner à des adultes. Sous la direction de Malglaive Gérard. Presses Universitaires de France, « Education et formation », 2005, p. 107-134.

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Sackett DL, Rosenberg WM, Gray JA, Haynes RB, Richardson WS (2007). Evidence based medicine: what it is and what it isn’t. Clinical Orthopedic Related Research, 455, 3-5.

Sackett D.L., Straus SE, Richardson WS, Rosenberg W, Haynes RB (2000). Evidence-Based Medicine: how to practice and teach EBM. London: Churchill Livingstone.

Steffens G. (2015) « Les critères SMART pour un objectif sur mesure ! : La méthode intelligente du manager », Paris, Gestion et marketing, 32 p., p. 15 à 23

Merci à Blandine Renard pour sa relecture. 

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