Comment bien fixer des objectifs en musicothérapie ?

Dans ma pratique de la musicothérapie, une réflexion majeure a concerné le processus d’élaboration d’objectifs thérapeutiques clairs. Comment les formuler ?  Comment évaluer et quantifier la progression du patient vers l’atteinte de l’objectif ?

En 1674, Nicolas Boileau-Despréaux déclarait « ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement ». Ce à quoi l’on pourrait ajouter : « ce qui s’énonce clairement se réalise plus aisément ». 

Cet article présente une partie des résultats de cette réflexion, proposant ce qui me semble être de bonnes pistes de travail. 

Plus l’objectif est clair, plus les actions à réaliser pour l’atteindre sont également claires.

Quelques éléments de définition 

En premier lieu, il est important de distinguer les objectifs des moyens pour les atteindre. Ces deux notions sont encore trop souvent source de confusion. 

Les objectifs thérapeutiques travaillés en musicothérapie ne sont pas « musicaux ». L’intervention ne se veut ni pédagogique, ni occupationnelle. Ainsi, l’objectif doit être non-musical. Ce sera par exemple une compétence transférable dans le quotidien du patient. Les objectifs proposés s’inscrivent ainsi dans une démarche de soin, de soutien et d’aide à la compensation ou à la rééducation. 

Cependant, c’est bien via le sonore que le musicothérapeute va accompagner le patient vers l’atteinte des objectifs non-musicaux. Le sonore va constituer pour le musicothérapeute le moyen d’atteindre l’objectif. 

Les patients sont fréquemment adressés à un musicothérapeute avec pour objectif d’améliorer ses capacités attentionnelles, et plus particulièrement l’attention soutenue. Un des exercices possible est de proposer au patient de jouer sur un instrument à percussion en respectant un tempo. C’est ce qui constitue le moyen. 

Le but de l’exercice est ainsi beaucoup plus concret, plus clair pour le patient et également plus atteignable au sein d’une séance. Pour autant, l’objectif de l’accompagnement thérapeutique sera bien de travailler sur la capacité attentionnelle du patient. 


Mais quelles méthodes permettent justement de déterminer et de formuler ces objectifs ? 

J’utilise pour ma part deux méthodes principales pour établir des objectifs thérapeutiques clairs, pertinents et correctement ciblés. Ces méthodes sont à utiliser en lien avec la démarche de médecine fondée sur les preuves.

Description des Méthodes

La Méthode des « 3C »

Cette méthode est fortement inspirée de la méthode « des 3C » que Robert F. Mager a théorisé en 1977 dans le domaine de l’ingénierie de formation et de pédagogie. Selon ce théoricien, un objectif est dit opérationnel s’il « est décrit en terme de résultat attendu, de comportement observable, et de ce que le l’apprenant sera capable d’effectuer à l’issue d’une période de d’apprentissage ». Cette méthode s’adapte parfaitement dans un contexte thérapeutique. 

La méthode des 3C est donc un ensemble de critères permettant de bien formuler un objectif. L’objectif doit préciser :

  • Un Comportement observable, mesurable (décrit avec un verbe d’action). 
  • Les Conditions de la réalisation : moyens, contexte (préciser la durée, en individuel ou en groupe, musicothérapie active ou réceptive)
  • Les Critères d’évaluation et de « réussite » de l’effet observé. Cela permet de connaître la progression, ainsi que de déterminer à quel moment l’objectif est atteint. 

Cette démarche permet d’opérationnaliser un objectif et d’objectiver sa progression. 

Opérationnaliser un objectif consiste à exprimer les conditions dans lesquelles doit se manifester le comportement et définit ce qui permettra de considérer l’objectif atteint ou non. 

Une excellente manière de bien énoncer un objectif est de le formuler comme ceci : « A l’issue de la séance (ou de l’accompagnement), le bénéficiaire sera capable de … ». Cette formulation n’a pas pour but de culpabiliser le patient au cas où l’objectif ne serait pas atteint. 


Les objectifs SMART

Visuel Objectif SMART
SMART = Spécifique – Mesurable – Atteignable – Réaliste – Temporel

Cette méthode est née dans le domaine du marketing, mais s’avère tout aussi puissante lorsqu’elle est appliquée dans un contexte thérapeutique. 

S pour Spécifique

Pour fixer un objectif SMART, il faut que celui-ci soit spécifique, c’est-à-dire clairement défini. Plus vous êtes précis, mieux vous pourrez déployer les efforts nécessaires pour y arriver.

Il est difficile de commencer et de terminer une action thérapeutique lorsque les objectifs sont vagues. Par exemple, « améliorer la communication de Monsieur X. » n’est pas suffisamment explicite. Les moyens utilisés peuvent être insuffisants ou excessifs sans des objectifs clairs.

M pour mesurable

Le deuxième critère suggère des objectifs mesurables, c’est-à-dire que l’on peut quantifier. Sans cela, il sera problématique de déterminer le stade où les objectifs sont atteints, si les résultats sont insuffisants ou ont été au-delà de l’objectif initial.

A pour atteignable

Si les séances sont trop irrégulières ou inadaptées (en groupe plutôt qu’en individuel par exemple) pour la réalisation d’un plan thérapeutique, il vaut mieux reformuler l’objectif pour qu’il soit envisageable avec les moyens à disposition. 

R pour Réaliste 

A ne pas confondre avec le critère précédent. En étudiant ce critère, le but est savoir si les objectifs proposés sont réalistes, réalisables et pertinents par rapport à la situation du patient. Le thérapeute peut avoir les moyens adaptés en sa possession, mais le travail proposé est-il pertinent pour le patient ? Est-ce que sa situation rend une progression possible sur les objectifs proposés ? 

T pour Temporellement défini 

Fixer une échéance à un projet est essentiel pour sa cohérence ! La plupart des objectifs se doivent d’être atteints dans un certain laps de temps pour qualifier l’accompagnement de « réussi ».

Certains auteurs rajoutent l’évaluation et le réajustement (donc objectif SMARTER), ce que je trouve particulièrement pertinent et justifié dans le domaine de la thérapie. 

E pour Evaluer

La méthode SMARTER est donc l’évolution de la méthode SMART avec deux étapes supplémentaires. Vous devez être capable d’évaluer en cours de route si l’objectif est pertinent dans son entièreté. La situation des patients est susceptible d’évoluer au fil du temps, particulièrement dans le cas de pathologies neurodégénératives. L’objectif de départ doit donc être régulièrement ajusté. Évaluer est la meilleure façon d’éviter une perte de temps et d’énergie dans l’accompagnement thérapeutique.

R pour Réajuster

Dans la même logique, puisque l’objectif est susceptible d’évoluer avec la situation du patient, les modalités d’accompagnement peuvent également l’être. Si la capacité attentionnelle de la personne prise en soin diminue avec le temps, en raison d’une pathologie neurodégénérative par exemple, il sera peut-être préférable d’écourter les séances afin d’optimiser la qualité du suivi. Si ce réajustement n’est pas fait, le thérapeute risque de se retrouver à poursuivre des objectifs avec des méthodes caduc.

Pour prendre un autre exemple, il est possible que les modalités d’accompagnement ne permettent pas d’obtenir les évolutions visées. Il est alors nécessaire de réajuster celles-ci pour travailler avec le patient dans le sens de ses objectifs. 


La Taxonomie de Bloom

Pour faciliter le choix des mots lors de la formulation de vos objectifs thérapeutiques (particulièrement lorsqu’ils concernent les fonctions cognitives), il est possible de s’appuyer sur la Taxonomie de Bloom.

A l’origine, cette classification est destinée à regrouper les objectifs d’apprentissage du domaine cognitif en six niveaux allant du plus simple, au plus complexe. Ces six habiletés sont les suivantes : connaissance, compréhension, application, analyse, synthèse et évaluation. 

Un ensemble de verbes d’action correspond à chacun des niveaux. Ces verbes permettent non seulement d’identifier précisément un objectif d’apprentissage, mais encore de les formuler plus clairement en termes de « capacité à … ». 

Par exemple, pour le domaine de compétence « compréhension », l’habileté correspondante est la capacité à traduire et interpréter de l’information en fonction de ce qui a été appris. Les exemples de verbes d’action pour ce domaine aident à adapter la taxonomie de Bloom à la musicothérapie : démontrer, préciser, interpréter, résumer, illustrer, discuter, extrapoler. 

Plus concrètement, si l’on souhaite évaluer la compréhension des consignes d’un patient, on peut lui proposer de démontrer qu’il a compris la différence entre les registres graves et aigus en les jouant sur un piano. 


Opérationnaliser un Objectif

Pour vérifier que la formulation de l’objectif est optimale, il faut s’assurer que celui-ci soit exprimé de telle manière qu’il soit raisonnablement possible de déterminer sans ambiguïté s’il est atteint ou non. Il doit être identifiable par un comportement observable, donc être formulé par un verbe d’action ou concerner une capacité spécifique avec un niveau souhaité précisé. 

Il doit être le plus ciblé possible. S’adresser donc à un seul comportement, une seule action, ou une seule capacité. 

Un objectif est opérationnalisé à partir du moment où l’on précise dans son intitulé en plus d’un comportement observable et de la production attendue, les conditions de réalisation de la tâche (durée, matériel à utiliser, aides autorisées…) et les critères d’évaluation de la production réalisée. 

Un objectif opérationnel est issu de la déclinaison d’un objectif général en autant d’énoncés nécessaires pour que quatre exigences opérationnelles soient satisfaites : 

  • l’activité du patient est décrite de façon UNIVOQUE 
  • l’activité du patient est identifiable par un COMPORTEMENT OBSERVABLE –
  • mentionner les CONDITIONS dans lesquelles le comportement souhaité doit se manifester –
  • indiquer à quel NIVEAU doit se situer l’activité terminale du patient et quels CRITERES serviront à évaluer le résultat.

Si l’objectif global ou l’indication sont  parfois flous, au musicothérapeute de le traduire en objectif précis et clair !

Cette démarche de balisage et de précision des tenants et aboutissants permettra d’obtenir : l’engagement du patient et de spécifier le travail thérapeutique mis en œuvre en musicothérapie tant pour l’équipe pluridisciplinaire que pour la famille du patient. 

L’application de ces méthodes permet plus de clarté, de précision et d’efficacité !


Bibliographie

Bloom B. (1975). « Taxonomie des objectifs pédagogiques », Tome 1. Domaine cognitif. Presses de l’Université du Québec.

Boileau-Despréaux N. « Chant I », L’Art poétique, Nicolas Boileau, éd. Aug. Delalain, 1815, p. 6

Guibert J.J. (1977) “Guide pédagogique pour les personnels de santé”, Genève, Organisation mondiale de la santé.

Hameline D. “Les objectifs pédagogiques en formation initiale et en formation continue”, 2ème éd., Paris Editions E.S.F., Entreprise moderne d’édition, 1980.

MacLeod L. (2012) “Making SMART goals smarter.” Physician Executive, vol. 38, no. 2, Mar.-Apr. 2012, p. 68+.

Mager R.F. (1977) « Comment définir des objectifs pédagogiques » Dunod, 2020.

Malglaive Gérard, « Chapitre V. La définition des objectifs pédagogiques », dans : Enseigner à des adultes. Sous la direction de Malglaive Gérard. Presses Universitaires de France, « Education et formation », 2005, p. 107-134.

Ninot G (2014). Définir la notion d’Evidence Based Medicine. Blog en Santé, L5.

Sackett DL, Rosenberg WM, Gray JA, Haynes RB, Richardson WS (2007). Evidence based medicine: what it is and what it isn’t. Clinical Orthopedic Related Research, 455, 3-5.

Sackett D.L., Straus SE, Richardson WS, Rosenberg W, Haynes RB (2000). Evidence-Based Medicine: how to practice and teach EBM. London: Churchill Livingstone.

Steffens G. (2015) « Les critères SMART pour un objectif sur mesure ! : La méthode intelligente du manager », Paris, Gestion et marketing, 32 p., p. 15 à 23

Merci à Blandine Renard pour sa relecture. 

La Médecine Fondée sur les Preuves

Terminologie

Le terme approprié en français ne fait pas encore pleinement consensus pour traduire le concept de “Evidence Based Medicine“. La littérature scientifique parle majoritairement de “médecine fondée sur les preuves”, mais on peut aussi trouver cette notion sous les termes de “médecine fondée sur les données probantes” ou de “médecine factuelle”.

Définition

La médecine fondée sur les preuves est « l’utilisation consciencieuse, explicite, judicieuse et raisonnable des meilleures données probantes actuelles dans la prise de décisions concernant les soins pour un patient donné. Elle intègre l’expérience clinique et les valeurs des patients avec les meilleures informations de recherche disponibles. Il s’agit d’un mouvement qui vise à accroître l’utilisation de la recherche clinique dans la prise de décision clinique.  La raison principale de son existence est la croissance exponentielle du nombre de publications scientifiques. Pour trier l’information et aller chercher celle qui est pertinente dans un cas spécifique, il est nécessaire d’avoir une méthodologie.

La pratique basée sur les données probantes, au centre de l'expertise clinique, des préférences du patient et des données scientifiques

Dans le cadre de la musicothérapie

Se baser sur des pratiques dont l’intérêt est prouvé scientifiquement permet de trouver une nouvelle légitimité à la musicothérapie. Cela lui permet de s’insérer plus naturellement dans une équipe pluridisciplinaire, et de mieux identifier son « segment professionnel », c’est-à-dire ses domaines de compétences. 

Cela permet aussi au professionnel de faire évoluer sa pratique clinique en même temps que les avancées dans son domaine, ainsi que dans ceux ayant potentiellement un impact sur notre conception de la musicothérapie.

Ce sont d’ailleurs de recherches sur les effets de la musique sur le cerveau dont découlent les différentes techniques de la neuromusicothérapie. Une veille informationnelle permet ainsi de déterminer la pratique la plus adaptée, au plus près des besoins des patients accompagnés. C’est une ligne de conduite qui constitue actuellement ce que nous avons de plus proche des recommandations de bonnes pratiques.  

Conclusion

Ainsi, pour le formuler autrement, la médecine fondée sur les preuves est l’utilisation consciente et raisonnable des meilleures preuves scientifiques actuelles dans la prise de décisions concernant le traitement de chaque patient.

Plus concrètement, au lieu d’examiner régulièrement le contenu de douzaines de revues à la recherche d’articles intéressants, la médecine factuelle suggère d’axer notre lecture sur des questions liées aux problématiques spécifiques des patients. C’est ainsi que l’on va pouvoir « convertir l’exercice abstrait de lecture et d’évaluation de la littérature en un processus pragmatique d’utilisation de la littérature au bénéfice des patients tout en élargissant la base de ses connaissances ».

Source :

Masic I, Miokovic M, Muhamedagic B. Evidence based medicine – new approaches and challenges. Acta Inform Med. 2008;16(4):219–225. doi:10.5455/aim.2008.16.219-225
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“On connait désormais les effets de la musicothérapie sur le cerveau” (ou pas)

La musicothérapie fait parler. De plus en plus. Et c’est bien.

Pourtant, c’est un domaine encore mal compris, souvent sujet à des raccourcis du type « La musique adoucit les moeurs », que nous entendons si souvent à tort et à travers.

De plus, les articles destinées au grand public, traitant des recherches en sciences sociales, sont malheureusement fréquemment présentés d’une façon sensationnaliste et erronée. 

Il est donc primordial d’être à même de recevoir les informations avec les pincettes qui s’imposent, et d’utiliser les outils à notre disposition pour un accès à une information fiable et vérifiable. 

C’est cette démarche que nous allons tenter de mettre en avant au travers de cette rubrique, consacrée au « débunkage » des informations sur la musicothérapie destinées au grand public. Notez que chaque argument avancé est sourcé, donnant la possibilité à chacun d’aller faire ses propres recherches et de se forger son propre avis. 

Présentation de l’article

L’article en question

Pour commencer, intéressons nous à l’auteur de l’article. Il s’agit de Johanna Hébert, chargée de production. Elle n’a aucune formation médicale ou scientifique, ou reliée, ce qui peut éventuellement limiter la qualité de son analyse. Source : Linkedin

L’article est publié sur le site Pourquoi Docteur?, se décrivant lui-même comme “le site santé de référence avec chaque jour toute l’actualité médicale décryptée par des médecins en exercice et les conseils des meilleurs spécialistes”. Raté, l’auteur en question n’est ni médecin, ni spécialiste du domaine abordé…  

L’Article Décrypté

Un intérêt tout sauf récent

L’article avance le postulat que « Mais la manière dont elle [la musicothérapie] agit sur le cerveau était encore floue » : C’est faux. De très nombreux corpus ont été constitués autour de l’effet de la musique sur le cerveau, et nous avons aujourd’hui une vision assez précise des mécanismes à l’oeuvre en musicothérapie. Cet intérêt est donc loin d’être nouveau. Nous pouvons mentionner Oliver Sacks, pour ne citer qu’un auteur, et son ouvrage « Musicophilia » publié en 2007. 

Un mécanisme thérapeutique multiple 

Les variations dans les ondes cérébrales ne sont en aucun cas l’unique source d’efficacité de la musicothérapie. Les neurotransmetteurs sécrétés lorsqu’un individu est exposé à un matériau sonore sont légions, chacun ayant un impact fort sur les réponses psycho-physiologiques du patient. 

Pour un aperçu de l’état de la recherche à ce sujet, consulter la revue de littérature de D. Hodges : Hodges, D. (2010). Psychophysiological measures. Handbook of music and emotion: Theory, research, applications, 279-311.

Les objectifs de la musicothérapie

« Le but de la musicothérapie est d’améliorer le bien-être du patient et sa confiance en lui. » Faux, ou plutôt affirmation très lacunaire => C’est un peu plus complexe que ça. La définition exacte de la Fédération Française de Musicothérapie : pratique de soin, de relation d’aide, d’accompagnement, de soutien ou de rééducation. Elle utilise le son et la musique, sous toutes leurs formes, comme moyen d’expression, de communication, de structuration et d’analyse de la relation.

Une musique est-elle « relaxante »? 

L’article poursuit : « […] il existe plusieurs types de séance: le musicothérapeute peut faire écouter de la musique relaxante ou le patient peut lui-même jouer d’un instrument de musique afin de s’exprimer. »

L’une des première chose que l’on apprend lorsque l’on se forme à la musicothérapie, c’est le caractère intrinsèquement subjectif de la perception musicale. En d’autres termes, une musique évoquera une certaine émotion, un certain souvenir pour une personne, et une émotion ou un souvenir différent pour une autre. Il n’y a donc dans l’absolu pas de « musique relaxante » à proprement parler. C’est le support audio choisi ainsi que le protocole utilisé, tout deux déterminés de façon spécifique pour le patient et reliés à un objectif donné, qui va faire la différence. 

Pour des informations plus poussées concernant la musicothérapie réceptive, il est possible de consulter l’ouvrage de Grocke & Wigram (2006)Receptive methods in music therapy: Techniques and clinical applications for music therapy clinicians, educators and students.

La musicothérapie active

« […] le patient peut lui-même jouer d’un instrument de musique afin de s’exprimer. » Le type de musicothérapie décrit ici est la musicothérapie dite « active ». Si celle-ci implique en effet l’utilisation d’instruments de musique par le patient, l’objectif poursuivi n’est pas forcément « l’expression ». Loin s’en faut.

Il apparaît d’ailleurs souvent en pratique que cette expression via le média sonore n’est qu’un moyen et non une fin en soi. Elle peut permettre par exemple de travailler sur l’affirmation de soi, de s’inscrire dans une dynamique de groupe, de travailler l’attention divisée, etc.

En règle générale, la musicothérapie active s’adresse donc plutôt à des objectifs d’interaction, d’expression des émotions, de rééducation d’un membre, ou de réhabilitation cognitive (amélioration de l’attention, de la mémoire, etc.)

Les Techniques Utilisées

La Méthode Bonny en Musique et Imagerie Guidée

« Il existe un autre type de séance, au cours de laquelle le thérapeute joue d’un instrument, et la patient décrit les images qui lui viennent [en] tête. Cette technique s’appelle la Méthode Bonny en Musique et imagerie guidée. »

=> La définition donnée dans l’article n’est pas sourcée.

A propos de cette technique spécifique, Beebe & Wyatt (2009) déclarent : 

” La GIM permet d’explorer de manière créative des matériaux inconscients. Bien que sa base de recherche soit clairsemée, les rapports personnels et anecdotiques fournissent des preuves frappantes de son potentiel de changement dans la vie. ” (traduction libre, Extrait de : Beebe, L. H., & Wyatt, T. H. (2009). Guided imagery & music: Using the bonny method to evoke emotion & access the unconscious. Journal of psychosocial nursing and mental health services, 47(1), 29-33.)

Ces auteurs explicitent donc le fait que la méthode Bunny se base essentiellement sur des méthodes empiriques et des intuitions personnelles, plutôt que sur une base scientifique rigoureuse. 

La Méthode Bunny en Musique et Imagerie Guidée est un protocole établi il y a plus de cinquante ans. Il est donc légitime de se demander pourquoi son utilisation n’est pas plus étayée par la littérature scientifique. Dans la seule revue systématique disponible à ce jour (McKinney & Honig, 2017), seule huit études ont été retenues pour leur qualité méthodologique.  

L’hyperscanning

Il s’agit d’une technique intéressante, mais dont les résultats sont à prendre avec précaution. Le neuroscientifique David Poeppel de l’Université de New York affirme que cette technique est “plus de deux fois plus complexe” qu’une recherche habituelle utilisant l’imagerie cérébrale . Cela requiert de l’immobilité et de la rigueur de la part des scientifiques en matière de contrôle expérimental. Il explique que sur deux cerveaux, l’expérience est d’autant plus complexe car il faut « synchroniser les machines, les données, et l’acquisition des données ». 

Il est donc très probable que les résultats soient biaisés sur des études n’incorporant qu’un échantillon réduit de patients. De plus, il est aujourd’hui plus judicieux de se tourner vers des techniques d’imagerie plus modernes  et fiables comme la magnétoencéphalographie (MEG), ou encore l’imagerie spectroscopique proche infrarouge fonctionnelle (ISPIf).

La Publication

Lien de l’étude

Les auteurs (Fachner et al., 2019) l’admettent eux-mêmes : cette étude présente un certain nombre de limites, et pas des moindres. 

« This is an explorative single case study investigating a real- life music therapy session. Therefore, findings need to be interpreted with caution and cannot be generalized. In a strict sense, this study cannot be repeated and findings not be replicated. » 

Traduction : « Il s’agit d’une étude de cas exploratoire portant sur une séance de musicothérapie en situation réelle. Par conséquent, les résultats doivent être interprétés avec prudence et ne peuvent être généralisés. Au sens strict, cette étude ne peut être répétée et les résultats ne peuvent être reproduits. »

Il s’agit donc d’une étude de cas. Pour comprendre les effets de la musicothérapie, et surtout son fonctionnement, il peut être pertinent de s’orienter davantage vers des études avec des échantillons plus représentatifs permettant d’avoir des résultats statistiquement significatifs. 

Notons que le « patient » en question était en réalité un thérapeute formé à la musicothérapie, avec plus de vingt ans d’expérience. Il est donc délicat de prétendre à une quelconque représentativité des résultats obtenus. 

Deux observateurs formés à la méthode Bunny ont visualisés les enregistrements vidéos de la séance afin d’en identifier les étapes importantes. On est loin du standard du double aveugle, clairement, et il existe bien évidemment un biais de confirmation probable. Plus d’infos ici.

Pour Schultz et son équipe (1995), les études non randomisées surestiment les effets du traitement de 41% avec des méthodes inadéquates et de 30% avec des méthodes confuses. Le fait est que l’étude dont il est ici question cumule à la fois des problèmes d’échantillonnage et de méthodologie. Est-il vraiment pertinent d’écrire un article à son propos intitulé : “On connaît désormais les effets de la Musicothérapie sur le Cerveau” ? La réponse est sans appel : non.

Conclusion

La recherche scientifiques sur les effets et le fonctionnement de la musicothérapie est un domaine en pleine expansion, notamment grâce à la compréhension croissante de la « neuro-cognition musicale », c’est-à-dire la façon dont le cerveau traite l’information musicale, mais également comment celle-ci le transforme, notamment via la plasticité cérébrale. Ces publications sont issues de champs d’investigation divers et variés, et il est donc important de communiquer sur leurs résultats de façon accessible au grand public. Ce n’est que par ce biais que la musicothérapie trouvera peu à peu davantage de reconnaissance et de place dans le champ de la santé.

Malheureusement, comme dans tant d’autres domaines de la recherche scientifique, particulièrement dans les sciences dites “sociales”, la distillation journalistique des informations tend à privilégier le sensationnel au rationnel. D’où la nécessité que ces transmissions de connaissances soient effectuées par des personnes au fait du sujet qu’ils traitent et possédant une bonne compréhension de la démarche scientifique.  

C’est bien de parler de la musicothérapie, mais lorsque c’est sans formation adéquate et à propos d’une étude à la méthodologie lacunaire, il ne peut en ressortir au mieux qu’un article sensationnaliste qui n’apporte guère de crédit à la profession.